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La farine d’insectes émet presque deux fois plus de CO2 que le poisson qu’elle devait remplacer

Larves élevées à Poulainville, géants de l’aquaculture convertis, argent public massif, et pourtant Ynsect a fini liquidé, avec un bilan carbone contesté.

Camille Aubry Par Camille Aubry
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La farine d’insectes émet presque deux fois plus de CO2 que le poisson qu’elle devait remplacer
Vue aérienne de cages flottantes d’élevage de poissons en mer, entourées de bouées.

En bref

  • Ynsect a élevé des larves de ténébrions à Poulainville de mai 2021 à décembre 2025.
  • Le tribunal des activités économiques d’Évry a prononcé sa liquidation en décembre 2025.
  • Une analyse britannique de 2025 juge la farine d’insectes plus émettrice que celle de poisson.
  • Les règles sanitaires européennes imposent de nourrir les insectes avec des denrées de qualité alimentaire.

Remplacer les poissons sauvages broyés par des larves élevées en usine : sur le papier, l’échange semblait gagnant pour les océans. L’enquête publiée par Reporterre en octobre 2026 montre pourtant que cette solution a buté à la fois sur l’économie et sur l’écologie, avec l’échec d’Ynsect comme cas d’école.

Une aquaculture affamée de poissons sauvages

Le point de départ est un ingrédient discret, la farine de poisson. Elle entre dans la ration des poulets et des porcs, mais ce sont surtout les poissons d’élevage qui en dépendent. Selon Reporterre, plus d’un cinquième de la faune marine pêchée finit ainsi réduite en poudre, ce qui contribue à la surexploitation de plus d’un tiers des stocks de poissons de la planète.

Les espèces carnivores pèsent lourd dans ce bilan. Les crevettes d’élevage absorbent à elles seules environ 30 % de la farine de poisson consommée dans le monde, et un thon élevé en cage peut avaler plus de quinze fois sa masse en poissons sauvages. Le coût n’est pas seulement écologique : menée dans plus de 60 pays avec la participation de Reporterre, une enquête de The Outlaw Ocean Project a documenté autour de cette industrie des morts de travailleurs, des rejets toxiques et de la pêche illégale.

Les insectes, nouvelle protéine à la mode

Face à ces dérives, la larve a eu ses parrains. Dès 2013, la FAO la décrivait comme une manière durable de couvrir des besoins croissants en protéines, pour les animaux comme pour les humains. Dix ans plus tard, en 2023, on élevait chaque année environ un trillion d’insectes.

Les grands fabricants d’aliments aquacoles, Cargill, Skretting et BioMar, ont suivi. Cargill a même porté à dix ans, en 2022, son partenariat avec InnovaFeed. Côté saumon, Mowi, numéro un mondial, déclare intégrer des aliments à base d’insectes, et Lerøy Seafood assure le faire depuis 2019.

Ynsect incarnait ce pari. À Poulainville, dans la Somme, l’entreprise faisait grandir des millions de larves de ténébrions bruns pour en tirer une poudre protéinée destinée à l’alimentation animale, avec l’objectif d’offrir un substitut industriel à la farine de poisson. Julien Denormandie, alors ministre de l’Agriculture, y voyait le « symbole de la reconquête de la souveraineté protéique ».

De la levée de fonds à la liquidation

L’argent n’a pas manqué : les investisseurs privés ont apporté plus d’un demi-milliard de dollars, et l’État au moins 170 millions d’euros, d’après un calcul de Mediapart. La trajectoire s’est pourtant vite inversée.

  1. Début de l’élevage de larves sur le site de Poulainville.
  2. Les pertes cumulées dépassent déjà 105 millions de dollars.
  3. L’entreprise sollicite un redressement judiciaire.
  4. Le tribunal des activités économiques d’Évry prononce la liquidation, la production s’arrête.

L’explication avancée par Reporterre tient au marché : ces volumes de larves n’ont jamais trouvé preneur, dans une filière bâtie autour d’une matière première bon marché.

Un bilan carbone qui ne tient pas la comparaison

Reste l’argument environnemental, lui aussi fragilisé. Une analyse commandée en 2025 par les autorités britanniques a comparé les émissions par kilo de protéine.

12,9 à 30,1 kgde CO2 équivalent pour la farine d’insectes
7,15 kgpour la farine de poisson
2,23 kgpour le soja

Même dans son estimation basse, l’insecte émet donc presque deux fois plus que le poisson qu’il devait remplacer. Plusieurs raisons sont avancées. En Europe, la réglementation sanitaire interdit de nourrir ces élevages avec des déchets alimentaires : les producteurs se tournent vers des céréales propres à la consommation humaine. Selon l’organisation professionnelle Platform of Insects for Food and Feed, 75 % d’entre eux utilisent fruits, légumes et céréales, et un tiers recourt à des aliments pour animaux du commerce. Il faut en outre maintenir les bâtiments entre 25 et 30 °C, ce qui réclame beaucoup d’énergie.

Paul West, chercheur au sein de Project Drawdown, rappelle le problème de fond de toute chaîne animale : « Il faut plus d’une calorie d’aliments pour animaux pour produire une seule calorie de viande, de produits laitiers ou d’œufs ». En octobre 2025, six scientifiques ont d’ailleurs conclu, dans une revue de littérature parue dans Biological Reviews, que les bénéfices écologiques prêtés à la farine d’insectes avaient été surestimés.

Photo : DeLuca G / Pexels

Camille Aubry

Recettes, nutrition, environnement et société

Camille Aubry

Camille Aubry est végane depuis douze ans et a longtemps donné des cours de cuisine végétale dans une MJC. Sur Vegmag, elle publie des recettes simples, testées et sans produits introuvables. Elle fait pousser ses herbes aromatiques sur son rebord de fenêtre.