Des comédiens de doublage ont fait retirer 47 voix clonées par IA
Visage, voix, gestes : le clonage par IA touche un corps numérique que la loi protège encore mal, malgré la loi SREN, l’AI Act et une piste venue du Danemark.
En bref
- Le terme deepfake apparaît en 2017 sur Reddit, avec des vidéos pornographiques truquées d’actrices connues.
- Savoir qu’une vidéo est fausse ne soulage pas la victime et peut même aggraver sa souffrance, selon plusieurs études.
- En France, 25 comédiens de doublage ont fait retirer 47 voix clonées par deux plateformes.
- Le Danemark propose un droit direct de chacun sur son visage, sa voix et son corps.
Un deepfake ne se contente pas de mentir : il emprunte votre visage, votre voix et vos gestes pour vous faire vivre une scène que vous n’avez jamais acceptée. C’est l’analyse que développe un article publié le 12 octobre 2026 par The Conversation France, qui déplace la question du vrai et du faux vers celle du tort subi par la personne copiée. Pour vous, la différence est concrète : démentir ne suffit pas à réparer.
Des hypertrucages nés d’une violation du consentement
On parle aussi d’hypertrucages pour désigner ces images et vidéos fabriquées par des intelligences artificielles génératives. Leur histoire commence par un abus. Le pseudonyme d’un internaute de Reddit, « Deepfakes », a donné son nom au phénomène : il diffusait des films pornographiques où le visage d’actrices connues était greffé grâce à un auto-encodeur, une méthode de substitution de visage.
Les outils se sont ensuite succédé. Les réseaux antagonistes génératifs, ou GAN, remontent à 2014, les transformers à 2017, et les modèles de diffusion, apparus en 2020, règnent aujourd’hui sur la création d’images. Une large part de cette production reste sexuelle et imposée aux personnes représentées.
Le mouvement ne ralentit pas : en 2026, l’outil Grok a servi à produire des millions d’images sexuelles truquées sur le réseau X.
Trois usages qui touchent des vies réelles
- Faire taire. En 2018, la journaliste Rana Ayyub, connue pour ses enquêtes en Inde, a été visée par des vidéos pornographiques fabriquées avec son image. Le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme a condamné ce harcèlement.
- Peser sur un scrutin. Pendant les législatives slovaques de 2023, un enregistrement audio inventé, prêté au dirigeant du parti pro-européen, a circulé alors que la période de silence électoral était en cours.
- Escroquer. À Hong Kong, l’employé cité plus haut était le seul humain réel de la réunion en ligne : tous ses interlocuteurs étaient synthétiques.
Votre corps numérique, une part de vous-même
L’expression « corps numérique » rassemble tout ce qui permet aux autres de vous identifier : traits du visage, timbre de voix, mimiques, gestuelle, manière de parler ou de vous déplacer. Le cloner revient donc à s’emparer d’un prolongement de votre personne, pas seulement d’un fichier.

C’est pourquoi la détection du faux ne règle pas tout. D’après plusieurs études, apprendre qu’une vidéo est truquée n’allège pas la détresse de la victime, et l’accentue parfois. Rana Ayyub a ressenti les effets sans délai : retrait sur elle-même, angoisse intense, impression d’avoir été violée dans son intimité.
Même hors de tout contenu sexuel, la simple existence d’un double inquiète. Des recherches qualitatives consacrées aux clones créés par IA décrivent une « doppelganger-phobie », c’est-à-dire un rejet émotionnel devant la capacité de ces copies à capter l’identité de quelqu’un.
Ce qui vous protège aujourd’hui, et ce qui est proposé
| Dispositif | Ce qu’il fait | Sa limite |
|---|---|---|
| Loi SREN (2024) | Punit la diffusion d’un deepfake | Ne vise pas l’atteinte à l’identité elle-même |
| AI Act européen, article 50 (en vigueur depuis août 2026) | Oblige à signaler les contenus produits par IA | Ne défend pas l’intégrité de la personne montrée |
| Action collective des comédiens de doublage | Mise en demeure de Fish Audio et VoiceDub : 47 voix clonées retirées pour 25 artistes | Solution obtenue au cas par cas |
| Standard ouvert C2PA | Joint aux médias des métadonnées inviolables sur leur origine | Un premier jalon, pas encore un standard d’identité complet |
Faut-il aller plus loin ? Deux logiques s’opposent sur la manière de renforcer la protection.
Le Danemark a proposé de donner à chaque personne un droit direct sur son visage, sa voix et son corps. Utiliser son image sans accord y deviendrait illégal en tant que tel, sans obligation de démontrer un dommage.
L’Electronic Frontier Foundation, qui défend les libertés sur Internet, plaide pour que la régulation vise l’intention de nuire, afin de préserver la parodie et la satire.
Ces pistes ne s’appliquent pas encore : la proposition danoise reste à ce stade un projet, et le C2PA indique la provenance d’un contenu sans empêcher, à lui seul, la fabrication d’un clone.
Photo : SHVETS production / Pexels
